Presencing, voir à partir de la source

un concept développé par Otto Scharmer (Théorie U)

Définition du presencing

Le presencing est un mélange de perception et.de présence. Il consiste à se connecter à la source de nos meilleures potentialités futures pour les amener dans l'ici et maintenant.
Lorsque nous entrons dans l'état de presencing, nos perceptions naissent d'une possibilité non encore réalisée et qui dépend de nous pour advenir. Dans cet état, nous entrons dans la sphère de notre être véritable, ce que nous sommes vraiment, notre moi authentique. Le pre­sencing est un mouvement qui nous rapproche de notre moi à partir du futur en émergence.
II ressemble au percevoir à bien des égards. Comme lui, il nous engage à déplacer notre ressenti de l'intérieur vers l'extérieur de notre organisation (physique). Les deux diffèrent toutefois en ce que le percevoir fait porter le lieu du ressenti vers le tout actuel, tandis que le presencing le fait vers la source d'un tout en devenir - vers une possibilité future qui' cherche à émerger.

Le territoire situé au bas du U est celui de la connexion à la source de la connaissance intérieure. Là, un seuil important doit être franchi afin d'entrer en lien arec la véritable origine de notre présence, notre créativité et notre puissance.

Structure organique du presencing

Le presencing a lieu dès lors que notre perception se connecte à la source de notre futur émergent. Les limites entre trois types de présence disparaissent : la présence du passé (champ actuel), celle du futur (champ émergent du futur) et celle de notre Moi authentique fusionnent. Lorsque cette co-présence commence à résonner en nous, nous expérimentons un déplacement profond de l'espace intérieur à partir duquel nous opérons…
Je me souviens d'une randonnée dans les Alpes, à Val Fex, petite vallée proche de la frontière italo-suisse. Il s'agit d'un lieu très spécial en Europe, le bassin hydrographique de trois fleuves majeurs : le Rhin qui coule vers le nord-ouest, l'Inn qui met cap au nord-est et le Pô qui irrigue le sud. Je décidai de remonter à la source de l'Inn. En longeant le cours d'eau, je réalisai que jamais de ma vie je n'avais suivi un fleuve jusqu'à sa source. D'ailleurs, j'ignorais â quoi pouvait ressembler la source d'un fleuve important:
Le ruisseau rétrécissait de plus en plus pour devenir un mince filet et je me retrouvai devant un petit étang au fond d'un cirque encerclé de sommets enneigés et de glaciers. Je me tins simplement trouvais au centre d'innombrables chutes d'eau filtrant des montagnes et produisant la plus belle symphonie que j'eusse jamais entendue. Bouleversé, je réalisai que l'idée d'un point d'origine unique était tout simplement une vue.de l'esprit. J'observais la source autour et au-dessus de moi, surgissant du cirque montagneux pour converger vers ce petit étang. L'étang était-il la source ? Étaient-ce les nombreuses chutes d'eau ? Ou les glaciers d'altitude ? Ou n'était-ce pas plutôt l'ensemble du cycle naturel de notre planète : pluie, rivières allant vers les océans, évaporation ?
Dans le même esprit, le presencing est la capacité qui nous permet d'agir, à partir de cette notion de source élargie, de fonctionner comme une chute d'eau qui pressent son parcours, puis le laisse advenir. Ou encore en recueillant l'eau des chutes environnantes en un point unique, l'étang s'emplit et se déverse dans la rivière, lui donnant ainsi naissance.
Le presencing optimise le percevoir tout comme ce dernier optimise le voir. Le percevoir approfondit la vision en déplaçant le lieu de l'attention «à l'intérieur » d'un phénomène. Le pre­sencing élargit l'activité de percevoir en utilisant notre Moi. Le mot presencing a pour racine "es", signifiant "être ", "je suis". Les termes essence, présence et présent (cadeau) partagent cette même racine indo-européenne. Le mot sanscrit "sat" est de la même famille et signifie "vérité, bonté ". Il a pris une grande force au 20ème siècle, utilisé par Mahatma Gandhi dans le principe de satyagraha (sa stratégie de vérité et non-violence). Un dérivé du vieil allemand de cette même racine est "sun" qui signifie "les êtres qui nous entourent"…

Par différence, la connaissance première relève d'une cognition de type perception et presencing, dans laquelle le sujet «sait » par le biais de « tout(s) » interconnectés (et non de parties isolées sans lien entre elles) et d'une présentation atemporelle directe (et non de « représentations » préalablement stockées). Un tel savoir est « ouvert» et non pas déterminé. L'idée de valeur inconditionnelle, plutôt que d'utilité conditionnelle, fait partie intégrante de l'acte de connaître en lui-même. Selon Rosch, «l'agir à partir de la conscience se pose comme spontané et non comme le résultat d'une prise de décision; il est fondé sur des valeurs situées au-delà du moi, dont la compassion fait partie, et peut s'avérer extraordinairement efficace.»

L'esprit et le monde ne sont pas séparés

Les implications de cette vision représentent un grand coup de balai au sein de la psychologie et des sciences cognitives. « L'esprit et le monde ne sont pas séparés, explique Rosch. Étant donné que les aspects subjectifs et objectifs de l'expérience naissent ensemble comme des pôles différents du même acte cognitif (des parties du même champ d'information), ils sont déjà liés dès leur naissance. » Elle ajoute : «Nous avons besoin d'une réorientation fondamentale de ce qu'est la science », ce qui n'est pas sans rappeler la citation d'Albert Einstein selon laquelle les problèmes ne peuvent être résolus avec le même état d'esprit que celui qui est à leur origine. Selon Rosch : « Nos sciences doivent être mises en œuvre avec un esprit de sagesse ». Rosch déploie un langage permettant de décrire les expériences subtiles que la plupart d'entre nous vivons mais que nous remarquons à peine.
Elle poursuit : « Mais dire que l'esprit et le monde ne sont pas séparés n'est qu'un aspect de la chose. Tous les attributs que j'ai décrits... constituent en réalité un ensemble unique. C'est ce que le bouddhisme tibétain appelle l’état naturel de l’esprit cœur du cœur du cœur : cette conscience et cette petite étincelle toujours positive, et qui ne dépend absolument pas .de tout ce que nous croyons si important. C'est de là que tout découle. Ainsi éclairée, l'action devient action-à-partir-de-cela. Et sans cette source, ou lorsque nous voulons en ignorer l'existence, nous ne faisons que de terribles bêtises en tant qu'individus, nations ou cultures. »
«Tout ce qui se matérialise est une présentation, instant après instant, de cette source du cœur qui est aussi savoir. Le bouddhisme tibétain dit que vide, lumière et capacité de connaître sont inséparables, En pratique, cette capacité est celle du champ se connaissant lui-même, en un sens, ou du contexte se connaissant lui-même »…
« Si vous suivez votre nature aussi loin qu'elle vous mène, assez loin pour vraiment lâcher prise, vous découvrez que vous êtes vraiment l'être originel, la manière d'être originelle. L'être originel sait et fait les choses à sa manière. Lorsque cela se produit, ou lorsque vous en avez un aperçu, même infime, vous prenez conscience que nous n'agissons pas, comme nous sommes portés à le croire, en tant que personnalités fragmentées. Ce n'est pas dans le faire que l'on peut parvenir à la conscience de cette manière d'être originelle : il s'agit plutôt de s'y relier et de s'ajuster à sa manière d'agir. D'ailleurs, elle est fortement déterminée à être elle-même, si je puis dire, et elle le fera si vous la laissez être. »

Principes de fonctionnement du presencing

Le presencing advient dans les groupes, les équipes et les organisations, aussi bien qu'au niveau de l'individu. II m'est souvent donné de le vivre dans les situations d'écoute active et au cours des entretiens dialogués. Il est alors assez aisé d'observer l'instant où la conversation passe d'un niveau à un autre. Je le sens dans tout mon corps. L'écoute profonde est souvent décrite comme une connexion cœur-à-cœur. Personnellement, je la vis comme un champ subtil de présence qui me relie à la personne maintient dans un état d'esprit ouvert, profondément génératif et apaisé.
Quatre principes définissent ce basculement:

1) Lâcher prise et accueillir
Le lâcher prise de l'ancien et l'accueil du « non encore connu » sont les principes premiers du presencing. Francisco Varela, Eleonor Rosch et Brian Arthur le décrivent tous comme l'élément central du chemin. « Tout ce qui n'est pas essentiel doit être abandonné », avait déclaré Brian Arthur pour décrire le franchissement du seuil. Le moment où vous acceptez de suspendre votre mode opératoire habituel et où votre attention est saisie par quelque chose qui vous surprend ou vous intéresse, quelque chose de concret, précis et inattendu...
Lâcher prise et s'en remettre aux choses peuvent être vus comme les deux faces d'une même pièce. Le lâcher-prise est le processus d'ouverture, la suppression des barrières et de ce qui encombre notre chemin.
S'en remettre aux choses consiste à entrer dans cette ouverture.
Lorsque je conduis des entretiens dialogués, je dois régulièrement lâcher prise de mes intentions bien travaillées, mes modes opératoires et mes listes de questions et m'en remettre tout simplement à ce qui émerge de la conversation.

2) Pratiquer l'inversion : passer par le .chas de l'aiguille
Inversion est le terme que j'emploie pour décrire ce qui se passe lorsqu'une personne ou un groupe traverse le chas de l'aiguille et commence à se relier à un champ émergent. Le terme allemand, "Umstülpung" signifie littéralement mettre ce qui est dehors dedans et ce qui est dedans dehors (comme on retourne un gant). Lorsque vous passez par le chas de l'aiguille - le seuil où tout ce qui n'est pas essentiel doit disparaître -, vous transposez le lieu à partir duquel vous fonctionnez vers « ceux qui sont autour de vous ». Vous commencez à voir sous un autre angle, à vous diriger vers votre moi à partir du futur.

3) Accueillir le moi authentique
Ce qui vous connecte à un champ de possibilités futures voulant émerger, c'est le passage de l'écoute empathique à l'écoute d'une source plus profonde, d'un flux en émergence... c'est l'intelligence de la volonté ouverte.
J'ai vécu ce type de basculement à maintes reprises pendant les entretiens dialogués. Cette expérience vous fait quitter l'échange en étant transformé, différent de celui que vous étiez en entamant la conversation quelques dizaines de minutes auparavant, comme si vous étiez devenu d'avantage vous même.

4) Créer un espace contenant d'écoute profonde
Le quatrième principe du presencing repose sur le pouvoir du lieu d'instauration. Le presencing se produit dans un contexte contenant, un espace particuliers.  Il y a trois conditions à l'instauration de cet espace: une attitude de témoin inconditionnel ou de non-jugement, un amour inconditionnel, une attention au moi essentiel. Lors du basculement, un nouveau type de relation entre le moi individuel et le moi collectif prend forme.
Bien souvent, la nature peut nous enseigner et nous ouvrir l'accès à des espaces plus profonds. Comment utiliser, et potentialiser la présence et la puissance de certains lieux pour accéder à la dimension authentique du moi individuel et communautaire ? Voilà l'une des questions les plus intéressantes pour la recherche dans les prochaines années.

Synthèse réalisée à partir de différents passages du chapitre 11 du livre "Théorie U" d'Otto Scharmer